Les Ombres de Shakespeare créent chaque année une nouvelle pièce, pourquoi cette nécessité de créer ?

Lorsqu’on travaille avec les enfants, la première chose dont il faut tenir compte est que ce ne sont pas des comédiens professionnels. Pour des enfants, entrer dans un rôle se travaille à partir des émotions que le personnage éprouve ou suscite. Que ressent-il en disant telle ou telle phrase, qu’imagine-t-il après tel événement. C’est à mes yeux ce qui semble le plus important car c’est là véritablement la base du rôle. Si les enfants ne lisent pas leur rôle à travers des émotions, du ressenti, du corporel, le personnage sera peu crédible. Ils risquent de dire leur texte sans relief et sans conviction. Par contre, si l’émotion est juste, tout de suite ils habiteront leur rôle, ils l’endosseront comme ils mettent un costume. Pour certains, ce processus est immédiat, ils voient tout de suite comment fonctionne le personnage, pour d’autres, le travail est beaucoup plus lent et parfois, ce n’est que lorsqu’ils sont sur scène, en répétitions générales (quelques jours avant le spectacle) qu’ils sont vraiment dans leur rôle.

Les locaux dans lesquels nous travaillons semaine après semaine ne permettent pas vraiment de fixer dans le détail la mise en scène, donc nous travaillons surtout les

attitudes, les actions à faire durant une réplique donc plus le non-verbal que les déplacements dans le détail. Je suis toujours surpris de voir que les enfants s’adaptent très vite à de nouveaux espaces et, qu’au fond, le problème des entrées de scène ou de la grandeur du plateau sont très vite résolus. Par contre, un défi très important est celui de l’action. En effet, les enfants pensent souvent qu’ils doivent jouer leur rôle uniquement lorsqu’ils parlent et ils oublient de continuer à jouer quand ils ne disent rien. C’est un peu comme s’ils imaginaient que le public ne les voit pas lorsqu’ils ne disent rien. Il faut beaucoup travailler sur les attitudes, sur les réactions que peuvent susciter la réplique d’un autre.

Enfin, il y a la conscience du spectacle en entier, de la place que chacun a, de l’histoire racontée dans son ensemble. Ce n’est pas une chose facile, car compte tenu des différents lieux de répétition, nous devons découper chaque tableau et travaillons de manière très différenciée. Le puzzle n’est vraiment assemblé qu’au dernier moment. Je peux dire que le spectacle tourne et décolle vraiment quand chaque enfant prend à la fois la conscience du tout (de la pièce en entier) et de la partie qu’il occupe dans l’ensemble.

Comment le public reçoit-il vos créations ?

Avec beaucoup de plaisir et d'enthousiasme pour la plupart. La fraîcheur des comédiens est souvent relevée. Les enfants communiquent au public la joie et la fierté qu'ils ont de faire partie d'une telle aventure. La troupe se renouvelle  aussi par ce public. Les plus jeunes élèves viennent voir les spectacles et décident ensuite de s'inscrire pour l'année suivante. Parfois, certains remarquent que le

spectacle gagnerait à être plus court, ils ont raison mais pour la troupe, qui compte actuellement 63 enfants, c'est un casse-tête, si nous voulons donner un rôle intéressant à chacun, une phrase d’une minute par personne donne déjà un spectacle d’une heure. Toutefois nous essayons de trouver des modes de narration qui permettent de garder un bon rythme.

Qu’est-ce qui vous semble le plus difficile à réaliser avec des enfants sur le plan artistique ? Jusqu’où aller en termes d’exigences ?

Garder la spontanéité des enfants malgré le cadre que nous leur imposons et les exigences techniques d'une salle professionnelle telle que Nuithonie. Maintenir l'éveil et l'authenticité des enfants sur toute la durée des représentations. Le nombre des représentations est indispensable pour les faire progresser ; mais, à leur âge, les enfants ont besoin de digérer toutes ces nouvelles émotions et ont besoin de se reposer pour les intégrer. Il est également important de garder en mémoire que le but des Ombres de

Shakespeare n'est pas de former de futurs comédiens professionnels. Le théâtre est utilisé ici comme moyen extraordinaire de communication au sein d'un groupe, comme moyen d'expression pour se connaître, pour découvrir et développer ses talents tout en faisant connaissance avec de nouveaux camarades. Malgré nos exigences artistiques, il arrive toujours un moment où il faut lâcher prise et accepter modestement la réalité  des conditions, certaines limites. Le plus important est pour moi le plaisir de l'enfant et l'expérience positive dont il se souviendra plus tard en pensant au  théâtre et à toutes les étapes qu'il aura franchies pour arriver jusqu'au spectacle lui-même.